« Sous le même ciel » – Chapitre V : Greenland, Novembre 2013 …

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« Sous le même ciel »

CHAPITRE V

Greenland, Novembre 2013

« Tu es magnifique ! » fit Emily, tout en scrutant ma robe en détail

« Oui, tu es splendide ma chérie ! » rajouta ma mère en arrangeant le col qui était de travers.

C’était le genre de robe que l’on ne porterait qu’une seule fois durant son existence, à une occasion spéciale, et qu’on rangerait ensuite au fond d’une valise fermée en permanence.

J’avais mis quatre bonnes heures pour la choisir à la boutique. J’allais finalement la porter.

C’est étrange. Dans mes rêves, j’aurais cru que je serais plis heureuse que cela.

Se fiancer à vingt-trois ans ? Ce n’était même pas ma décision, mais celle de ma mère. Et je ne sais pour quelle raison, j’avais accepté même en n’étant pas convaincue de ce qu’il allait en advenir de ma vie.

Hugo Jansen. Originaire de Greenland, il avait grandi en Belgique, à cause du travail de ses parents. C’était quelqu’un d’extrêmement arrogant qui couvait un gros complexe d’infériorité. Il avait horreur qu’on creuse dans son passé et « la famille » était le sujet de conversation qu’il évitait plus que tout au monde.

Au premier abord, il faisait figure d’une assurance qui semblait inébranlable. Mais plus on tentait de casser sa coquille, plus on sentait qu’il était blessé. Mais comme il ne laissait jamais personne s’approcher de trop près, je n’avais jamais pu en déceler les véritables origines.

C’était au mois de mars, lors de la journée récréative de la faculté, en 2011, que j’avais fait sa connaissance. D’habitude, je n’assistais jamais à ce genre d’événement, n’en voyant pas l’intérêt. Mais cette fois-là, Emily avait réussi à m’entraîner avec elle, malgré moi.

« Allez ! Viens pour une fois ! » me supplia-t-elle la veille, comme une enfant capricieuse qui harcelait sa mère pour un jouet qu’elle avait demandé maintes et maintes fois avant

« Booooon ! D’accord. »

Je vis un grand sourire de satisfaction se dessiner sur son visage.

« Mais je reste pas longtemps hein ! » repris-je pour la raisonner. « C’est juste pour te faire plaisir ! »

*****

Je me regardais dans le miroir et je n’arrivais pas à sourire. Tout ce que je voyais, c’était une personne qui s’apprêtait à dessiner son avenir pour faire plaisir à sa mère ; mais surtout quelqu’un qui se sentait obligée d’accepter parce qu’elle avait peur de se retrouver toute seule.

Est-ce que j’aimais Hugo Jansen ? Je ne pouvais même pas répondre clairement à cette simple question. Est-ce que je serai heureuse avec lui ? Je me le demandais continuellement. Etre heureuse hein ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier au juste ?

Tellement de questions et aucune réponse satisfaisante. Tout ce que je voyais devant moi, c’était une lâche, une irresponsable, une fille dépendante. J’étais persuadée que c’était la bonne décision à prendre même à contrecœur.

« Chloé ! Tu es prête ? »

Ma mère m’arracha à toutes ces pensées en toquant vigoureusement à la porte.

« Ou-ouiii ! » fis-je alors énergiquement, tout en essayant de me convaincre intérieurement que je prenais la bonne décision.

Ma mère ouvrit la porte.

Je pensais que ce serait le début d’une nouvelle vie. Hélas…

*****

« Je suis de ceux qui s’engagent à fond – dans n’importe quelle activité.
Je devais donner tout ce que j’avais et, si j’essuyais un échec, il me faudrait l’accepter. Mais je savais que si je ne faisais les choses qu’à moitié et qu’elles ne marchaient pas, j’en éprouverais toujours des regrets. »
– Haruki Murakami

Un an plus tard,

« Chloé ! »

D’un regard dédaigneux, il indiqua un cheveu qui était tombé dans son bol de céréales.

« Oh ! Pardon ! Attends, je te l’enlève ! » fis-je, en même temps que je m’appliquais à la tâche.

« Pffff ! J’y vais, je suis en retard »

Et il ne finit pas son petit déjeuner.

Se fiancer à vingt trois ans. Habiter avec son fiancé. Travailler dans une agence de presse prestigieuse. Le résumé parfait de ma vie.

Je me rappelle encore du jour de mon entretien. Je pensais qu’après avoir cumulé une multitude de stages inutiles, j’aurais peut-être enfin un vrai premier emploi. L’idée me ravissait mais me tétanisait en même temps; si bien que j’étais figée dans la voiture, tout le long du trajet. La gorge nouée, un mal de ventre presque insupportable, j’avais l’impression que mon coeur allait cesser de battre, tellement j’étais angoissée. Je ne savais pas exactement ce que j’allais bien pouvoir dire dans un état pareil.

« Mademoiselle LINDGREN? »

Les bras croisés, le corps tremblant, je levais nerveusement les yeux vers mon interlocuteur, hochant la tête en guise de signe d’acquiescement tout en me levant de ma chaise.

« Veuillez me suivre, je vous prie » reprit alors l’assistante d’accueil, en se dirigeant vers la salle d’entretien.

Honnêtement, je n’avais jamais été aussi nerveuse de toute ma vie. La porte s’était refermée derrière moi. Pour une fois, j’allais devoir faire mes preuves, toute seule, comme une grande, sans que personne ne puisse assurer mes arrières.

Tout cela pour finalement en arriver là.

Le temps passait, mais tous les jours, c’était la même chose.

Moi qui pensais qu’avoir un travail était censé contribuer à l’épanouissement personnel, je m’étais bien fourvoyée. Au contraire, j’étais tombée dans le gouffre profond d’une routine que je qualifierais d’affreusement monotone. J’avais l’impression de me sentir prisonnière entre ces quatre murs abusivement blancs de mon bureau. Je prononçais tout le temps les mêmes phrases et rencontrais les mêmes personnes, jour après jour.

C’est donc cela, la vie à laquelle j’aspirais ? Sûrement pas.

Si c’est cela être une adulte, je veux redevenir une enfant. Je veux retrouver ma joie de vivre, loin de toute cette insatisfaction permanente.

Depuis le divorce de mes parents, le départ de Naomi et la disparition d’Alexis, je n’avais plus qu’Emily. Mais depuis qu’elle sortait avec Andrew Cheng, j’étais complètement à l’écart. Je n’entretenais pas une relation particulièrement intime avec ma mère et je refusais d’admettre que mon père me manquait. Ne parlons même pas d’Alexis…

Quand on s’attache aussi facilement aux gens, on est blessés tout aussi facilement quand ils déçoivent nos attentes.

Hugo. Cela avait été très facile de s’attacher à sa personne. Toute sa famille était en Belgique et il était le seul présent à Greenland. On allait à la même faculté et on avait fini par sortir ensemble à force de se fréquenter quotidiennement.

Je l’aimais vraiment beaucoup. Je lui avais ouvert mon cœur sans retenue. Sans doute était-il devenu la figure d’autorité masculine que mon père n’avait jamais véritablement été pour moi. Mon problème avec lui, c’est que malgré le temps passé ensemble, je n’arrivais pas vraiment à le percer à jour. Il se cachait sous une superficialité aussi épaisse que la carapace d’une tortue.

Il disait qu’il m’aimait. Mais de quel genre d’amour était-il question ? Il ne me faisait pas confiance et m’interdisait de faire mille et une choses. J’essayais malgré tout de lui ouvrir mon cœur mais j’en ressortais toujours plus blessée le lendemain que la veille. J’en pleurais presque tous les soirs.

Depuis lors, ma vision du monde avait alors complètement changé. Petite, je croyais aux « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais ça faisait bien longtemps maintenant que je n’y croyais plus. Les « pour toujours », ça n’existe pas. Les hommes sont tous des chiens. Oui parce qu’un chien lèche la main de son maître mais si quelqu’un d’autre le cajolait, il lècherait également la main de ce « quelqu’un d’autre ». Je ne croyais plus au dévouement inconditionnel.

Les hommes sont perfides et intéressés. Ils ne se soucient pas des autres. Ils ne pensent qu’à eux. Ils sont égoïstes.

Mais d’un autre côté, je voulais aimer et être aimée. Contradictoire ? Non, émotionnellement compliquée, plutôt. Oui parce que quand je voyais ma mère, je ne voulais pas non plus finir comme elle. Toute seule, contre le monde. Evidemment, je l’admirais mais je la plaignais en même temps. Peut-être était-ce pour cela que j’avais accepté de me fiancer. Pour lui faire plaisir.

Mais était-ce là le prix à payer ? Et si j’avais pris une autre décision plutôt ?

 

Mais qu’avais-je donc fait de ma vie ?

 

(à suivre)

Chaque semaine, suivez les aventures de Chloé, l’héroïne de la nouvelle à l’eau de rose « Sous le même ciel » signée Nanami. Donnez-vous votre avis en laissant un commentaire.

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